Si une réponse précise est évidemment impossible, quelques arguments
permettent d’avancer aujourd’hui un ordre de grandeur.
Une première évaluation s’appuie sur 29 clichés anciens de tableaux : 9 de
ces œuvres photographiées autrefois ont été aujourd’hui retrouvées… La
proportion de 32% qui résulte de ce constat souffre de la faiblesse de
l’échantillon et peut être retenue seulement comme une approximation assez
large, mais l’ordre de valeur qui découle de cette observation apparait crédible,
et cela donne à penser qu’il existe probablement autour de 2000 peintures de
Lépine dont nous connaissons à peu près le tiers.
Une seconde estimation peut s’appuyer sur une base statistique un peu
plus large, mais qui n’est pas exempte de difficultés. L’examen des étiquettes au
dos des tableaux effectué en 2007 permettait de retrouver dix-huit peintures se
rapportant à 158 œuvres cataloguées aux salons bordelais de L’Atelier et de
L’Œuvre. Le rapport brut des œuvres retrouvées était donc là de 12%.
Malheureusement, une part importante des étiquettes a échappé à notre
investigation, l’indication n’étant prise en compte ni par les catalogues des
ventes publiques, ni par la plupart des envois de clichés par des amateurs ou des
marchands, et certains collectionneurs ayant accepté de laisser photographier
leurs tableaux tout en refusant de les manipuler et de les décrocher. Un nouveau
bilan des étiquettes reste aujourd’hui à effectuer, mais il est certain que le
nouveau chiffre sera beaucoup plus élevé, tout en restant sous-estimé. On note
avec plaisir que les ventes publiques proposent de plus en plus des clichés face
et revers des tableaux proposés, ce qui améliore la qualité des nouvelles
observations.
On peut se livrer ici à une réflexion plus large. Si l’on rapporte l’estimation
de 2000 tableaux aux cinquante années de peinture de Lépine, voilà qui aboutit
à quarante tableaux par an, pas même un seul par semaine. Nous pensons alors
aux temps d’apprentissage de sa jeunesse, aux jours de mauvais temps
consacrés aux taches de l’atelier, ou aux œuvres détruites dont la réutilisation
du même support porte le témoignage… Il reste cependant difficile d’imaginer
une plus basse estimation de l’œuvre pour un peintre qui avait plutôt la
réputation de travailler vite, du moins à la fin de sa vie ; le peintre René Tastet
se souvient qu’il pouvait peindre une pochade en une demi-journée, et Tabuteau
partageait de tels souvenirs.
Si l’on songe au premier séjour de Matisse et Derain à Collioure, on sait
que, de mai à septembre, en trois mois et demi, Matisse réalise une quinzaine
de toiles ; Derain en peint deux fois plus en moins de deux mois : une toile par
semaine pour l’un, et quatre par semaine pour l’autre, dans un moment
d’émulation et de grande créativité. On remarque aussi les 611 tableaux
présentés par Françoise Cochin dans son Catalogue raisonné de Signac : pour 53
ans de peinture, de décembre 1881 à 1934, cela fait moins de douze tableaux
par an. De telles comparaisons ne peuvent alimenter que des hypothèses de
discussions, mais permettent de penser que notre évaluation est possible, et
comparable au travail d’autres peintres de son époque.
Une nouvelle forme d’évaluation va désormais s’ouvrir grâce à l’existence
de ce Catalogue raisonné. Car s’il est vrai que notre inventaire rassemble le tiers
de l’œuvre peint, alors un tiers des peintures qui passeront désormais sur le
marché seront déjà connues et présentées ici. Un petit biais subsistera, car on
constate que les familles connaissant la valeur de leurs peintures sont plus
souvent amenées à les vendre à l’occasion de projets divers, ou lors des
moments de partage ; on constate aussi que des collectionneurs n’hésitent pas
à se séparer de certains de leurs tableaux au profit d’acquisitions plus
importantes : au total, les œuvres déjà connues sont davantage représentées
dans les mouvements du marché. Il est donc probable qu’un gros tiers des
tableaux qui seront mis en vente dans les prochaines années seront des œuvres
déjà connues, et que ce pourcentage augmentera, au fur et à mesure que
s’étoffera ce Catalogue.
Une dernière remarque sur le marché de la peinture est à faire : 292
adjudications de peintures de Lépine sont répertoriées dans la base
documentaire d’Artprice depuis 1987, c’est-à-dire à peine 7 ou 8 tableaux par an
depuis près de quarante ans. À comparer à des chiffres établis selon la même
procédure, Artprice note 1749 adjudications pour Le Sidaner, c’est-à-dire six fois
plus, 2127 et 2463 pour Henri Martin et Gustave Loiseau, sept et huit fois plus,
et les passages sont vingt fois plus fréquents pour Albert Marquet, André Lhote,
ou Jean-Gabriel Domergue…
Voilà qui confirme la vieille intuition que les œuvres
de Joseph Lépine « sortent » et « tournent » très peu, ce qui a beaucoup contribué
à la méconnaissance et à la marginalisation du peintre : familles ou
collectionneurs conservent leurs tableaux de Lépine avec un attachement
souvent très fort, ce qui s’avère paradoxalement, la première cause de la
méconnaissance du peintre !
Philippe Greig
